MONDE | LE POINT SUR LES PLAYLISTS SPOTIFY

Ari Herstand, musicien basé à Los Angeles et créateur de Ari’s Take, un blog de conseil sur l’industrie de la musique a récemment rédigé un article approfondi sur l’utilisation des playlists Spotify. Quelles sont les principales playlists en circulation ? Qui les crée et les diffuse ? Quelles stratégies pour y voir apparaître sa musique ? Nous avons traduit et résumé son article.

 

Pour les musiciens, l’entrée sur des playlists et en particulier sur celles en circulation sur Spotify est devenue un réel enjeu. Les playlists permettent aux artistes de se faire connaître (même s’il serait une erreur de considérer que quantité de streams équivaut à quantité de fans) et aussi de gagner (un peu) d’argent. Quelques musiciens sont parvenus à augmenter leurs revenus lorsqu’ils sont entrés dans de bonnes playlists. Le revenu par stream est faible mais additionné cela peut compter.

 

Trois types de playlists sur Spotify

  • Les playlists gérées et créées par Spotify

Il y a, chez Spotify, des personnes dont le rôle est de gérer le contenu de playlists. Ce sont les éditeurs. Chacun gère un ensemble de playlists autour de genres ou d’ambiances (musique urbaine, détente, concentration, exercice physique, sommeil etc.).

On peut concevoir les playlists gérées par Spotify comme à une pyramide. En bas se trouvent des playlists avec des dizaines de milliers ou des centaines de milliers d’abonnés comme Taco Tuesdays, Funk Outta Here, Totally Alternative, Singer Songwriter, Coffee Break, Folk Pop et Summer Heat. Quand vous montez d’un cran, vous trouvez moins de playlists mais cette fois-ci, avec des millions d’abonnés comme Dance Party, Are and Be, Hit Rewind, New Music Friday, Chill Singer Songwriter, Peaceful Piano, Rap Caviar. En haut de la pyramide, il y a Today’s Top Hits avec ses 16 millions d’abonnés.

Personne n’a de pouvoir décisionnel sur Today’s Top Hits. Les chansons qui y sont présentées ont été inlassablement testées sur des playlists moins populaires. Si elles marchent (les utilisateurs ajoutent la chanson à leurs playlists personnelles, sauvegardent la chanson, l’écoutent davantage, ne la sautent pas), elles montent dans la pyramide et, peut-être, atteignent la Today’s Top Hits.

Il est très difficile d’entrer dans les playlists gérées par Spotify sans un label ou un distributeur qui régulièrement s’adressent aux éditeurs. Ceci étant, certains artistes sans connexions y sont parvenus.

  • Les playlists gérées par les utilisateurs

La deuxième catégorie rassemble les playlists créées par les utilisateurs de Spotify (tout le monde peut créer une playlist), les entreprises, blogs, labels ou organisations. Il y aurait plus de 2 milliards de playlists sur la plateforme, parmi lesquelles celles des plus grands labels (Topsify de WMG, Digster de UMG, Filtr de Sony).

  • Les playlists générées par des algorithmes

Il s’agit des Discover Weekly, Daily Mix (personnalisées pour chaque utilisateur) et Fresh Finds, générées selon les comptes des « faiseurs de goût » (tastemakers). Spotify identifie environ 50 000 comptes d’utilisateurs « tastemakers » au regard de leur choix d’écoutes. Le principe est simple, si vous commencez à écouter une chanson une semaine ou un mois avant qu’elle ne devienne populaire, votre compte sera considéré comme tastemaker. Si suffisamment de tastemakers écoutent une même chanson en même temps, alors cette chanson sera intégrée à la Fresh Finds playlist (avec 514,000 abonnés). Un morceau inclus dans cette playlist peut obtenir, à coup sûr, au moins 200 000 écoutes.

 

Comment être inclus dans les playlists ?

  •  Figurer dans des articles de blogs

La plupart des éditeurs de playlists de Spotify lisent les blogs. Obtenir un article dans Pigeons and Planes, Consequence of Sound, Stereogum, Indie Shuffle, Resident Advisor, Tiny Mix Tapes, Pitchfork etc. peut augmenter vos chances d’entrer dans les playlists. Pour figurer sur les blogs, le plus simple est d’embaucher un publiciste /attaché de presse qui croit en vous, a un historique d’artistes et de musiques proches de la votre, et affiche les objectifs que vous souhaitez atteindre. Parlez aux artistes qu’il représente et soyez sûrs qu’il ou elle soit vraiment convaincu(e) par votre projet. Pour avoir accès aux blogs, vous pouvez aussi aller sur SubmitHub (bien que les opinions sur ce médium divergent) ou contacter vous même les bloggers.

  • Payer pour être joué

On dit parfois que les labels payent pour que leurs chansons soient intégrées aux grosses playlists. C’est une nouvelle forme de Payola mais légale (pour le moment) puisque les playlists ne sont pas équivalentes à la radio. Spotify insiste sur le fait que payer pour influencer les playlists est contre son règlement, mais les employés de labels assurent que le procédé existe bel et bien.

Cette stratégie concerne aussi certains blogs. Récemment, un blog connu qui gère plusieurs playlists sur Spotify a proposé à un artiste un deal. Si les gestionnaires du blog parviennent à obtenir 100 000 streams pour une de ses chansons en un mois, l’artiste rémunère le blog 400 dollars. Si la chanson génère moins, l’artiste n’a rien à payer. Si on calcule, 100 000 streams x 0.005 dollars = 500 dollars. 100 dollars reviennent donc à l’artiste.

La pratique pose des questions éthiques évidentes mais elle peut être tentante pour un musicien. La technique est plus simple que de faire de la publicité sur Facebook pour attirer l’auditeur sur la plateforme de streaming. Par ailleurs, le blog ne propose pas ce service à n’importe qui. Le deal est offert uniquement aux artistes dont la direction a aimé et soutenu le travail et dont la musique a été testée sur les propres playlists du blog.

  • Faire appel à des remplisseurs de playlists (pluggers)

Il existe des entreprises de « remplissage de playlists » dont le but unique est de pitcher les artistes pour qu’ils soient ajoutés aux playlists. Plusieurs entreprises de ce type ont été contactées pour cette enquête. Certaines ont refusé de participer. L’une d’entre elles, en revanche, a présenté sa liste de morceaux et indiqué qu’elle facturait ses services 500 dollars pour 30 jours passés sur une chanson. L’entreprise affirme ne jamais avoir comptabilisé moins de 50 000 streams et a construit des relations directes avec des centaines de playlists allant de 100 à 10 000 abonnés. Faites toutefois très attention. Contrairement au publiciste/attaché de presse, le « remplisseur de playlists » ne vous accompagnera pas dans l’élaboration de votre matériel promotionnel (votre histoire, votre bio, le communiqué de presse et les détails esthétiques). Veillez donc toujours à obtenir des garanties préalables.

  • Contacter directement les éditeurs de playlists

C’était la pratique la plus courante ces dernières années mais elle apparaît aujourd’hui moins efficace. Les éditeurs de playlists de Spotify ont des relations avec les Majors et de nombreux labels indépendants. Ils répondent en général à leurs mails et au téléphone, ouvrent leurs portes. Mais sachez qu’un éditeur peut recevoir 1000 mails par heure ! Alors écrire à un éditeur que vous ne connaissez absolument pas n’est peut-être pas la meilleure stratégie.

Par ailleurs, avoir signé avec un gros label ou un gros distributeur ne garantit pas une entrée sur une playlist. À moins que le label en question ne compte que sur votre succès et fasse tout son possible pour que vous soyez inclus. Il y a plus de sorties que de places sur les playlists. Il y a bel et bien un formulaire que les distributeurs et les labels peuvent remplir pour présenter leurs artistes mais la pratique est très hasardeuse et souvent peu concluante.

Dernière solution alors, être créatif. Un simple email ne vous mènera sûrement pas très loin mais certains artistes osent l’originalité.  Récemment, une artiste s’est présentée à un éditeur officiel de Spotify lors d’une grosse conférence. Elle est allée le voir avec une serviette en papier sur laquelle figuraient son nom d’artiste et trois titres de chanson qui, pensait-elle, lui plairaient. Ça a marché. 3 jours plus tard, l’artiste voyait ses 3 chansons apparaître sur des playlists gigantesques. 4 mois plus tard, elle comptabilisait près de 4 millions de streams.

  • Contacter l’éditeur des playlists créées par les utilisateurs

Il n’est pas difficile de trouver l’identité des créateurs de ces playlists puisque beaucoup d’entre eux connectent leur compte Facebook à Spotify. Ne vous contentez toutefois pas de leur demander de vous ajouter à leurs playlists. Contactez-les d’abord pour les féliciter de leur playlist. Conseillez leur peut-être une chanson (pas la votre) à ajouter. Lorsque vous aurez développé avec eux une relation respectueuse, pitchez votre musique. L’éditeur regardera sûrement vos réseaux sociaux, donc mettez tout à jour. Sachez que même les playlists des Majors (Topsify, Digster, Filtr) incluent des morceaux d’artistes auto-produits. Néanmoins, vous serez sûrement plus chanceux avec les éditeurs qui ont moins de followers. Pensez à ne pas courir uniquement après les plus gros.

  • « Amour pour Amour »

Si vous dirigez des gens vers Spotify, Spotify pourrait diriger des gens vers vous. La direction de Spotify affirme qu’elle aime lorsque les artistes créent des playlists et en font la promotion auprès de leurs followers. Si vous montrez à Spotify que vous êtes un utilisateur actif, Spotify pourrait vous rendre la pareille. Les éditeurs de Spotify sont invités dans les soirées et les festivals les plus en vue. Les labels font venir les éditeurs, les nourrissent, leur donnent des pass VIP. Des gestes qui comptent.

 

Le futur : algorithmes, sélection ou corruption ?

Les stratégies évoquées ici sont bien réelles mais il semble, malgré tout, que la tendance actuelle aille vers les playlists générées par des algorithmes. Est-ce que celles-ci remplaceront un jour complètement les éditeurs ? C’est possible mais probablement pas tout de suite. Spotify aime mettre en avant sa dimension humaine. Pour l’instant, la bataille pour entrer dans les playlists n’est souvent pas à armes égales. Ceux qui ont le plus gros compte en banque ne devraient pas avoir les accès les plus faciles, mais tel semble être le cas actuellement.

Spotify pourrait néanmoins recourir à des solutions alternatives. Pourquoi, par exemple, ne pas faire entrer tous les morceaux dans un processus de sélection avant de les considérer pour les playlists ? Des sélections comme celles que proposent Audiokite et Crowd Review où des centaines d’anonymes notent tous les jours des morceaux pourraient être utilisées. Si la chanson recueille un score suffisamment haut, elle devrait immédiatement être considérée par les éditeurs des playlists. Cette manière de procéder serait plus démocratique.

 

Un lien vers l’article original :

https://www.digitalmusicnews.com/2017/06/21/spotify-playlists/

 

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